Je connais bien Paul Cézanne. Il habite au 32 de la rue Stein et je le vois tous les jours au Pécuchet. C’est un longiligne, un distant, un sombre d’aspect qui peut s’éclairer subitement sur une idée ou un mot sans que rien le laisse présager. Son visage est piqué de poils raides en taches inégales et sans taille qui le renvoie au mal rasé. Sa lèvre supérieure est presque glabre, lisse et blanche, elle attire le regard sur une bouche pourvue des commissures de l’ironique. Il est toujours loqueté comme un détrôné et je le soupçonne de laver ses costumes et lainages avec un programme coton .

Comme tous les grands solitaires, il affectionne la compagnie des autres. Elle lui fournit un espace où il peut se vautrer avec délectation dans les plaisirs de la distance. On peut le traiter de vieux con bien en face et à haute voix, ça s’arrête à quelques centimètres, comme un crachat sur une vitre, on voit l’injure qui descend doucement jusqu’à ses pieds et l’insulteur, déconcerté par le changement de rythme, ne sait plus s’il doit avancer ou reculer.

Même s’il arrive à donner le change, il est totalement dépourvu de spontanéité. Il a développé un système compensatoire qui lui donne l’air de réagir, mais il n’est jamais en direct. Il digère avant d’éprouver et je suppose que c’est sa manière de jouir ; une jubilation invisible à l’œil,  asymptomatique.

C’est comme son allure de très vieux qu’il nourrit avec une canne et ….

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